La polémique récente autour des grandes écoles et des boursiers nous concerne. Tous les travaux des chercheurs, appuyés sur des statistiques précises, ont montré l’importance de l’origine sociale dans la réussite scolaire de chaque enfant, puis dans la réussite universitaire de chaque étudiant.
Dès le tout début de la scolarité, les enfants des classes sociales les plus favorisées réussissent mieux leurs études que les enfants des classes sociales plus modestes. Et, au fur et à mesure que l'on progresse dans les niveaux d'études, ces écarts deviennent de plus en plus importants.
Devant un tel constat, qui montre à l'évidence que la réussite scolaire n'est pas seulement due aux qualités propres de chaque élève ou étudiant et à son mérite, mais est aussi fortement influencée par d'autres facteurs dont l'un des plus puissants est le milieu social des deux parents, on peut avoir deux attitudes. Soit l'on considère que ces écarts sont « naturels » et on prend seulement acte. Soit l'on décide qu'il est de notre mission de faire le nécessaire pour pallier, au moins partiellement, ces inégalités.
Une tradition républicaineLa tradition républicaine de l'éducation, dans laquelle s'inscrivent les ENS, penche depuis toujours vers la seconde attitude. Pour autant, les travaux des sociologues de l'éducation, ou des chercheurs intéressés par le rôle des institutions éducatives, ont mis en évidence la contradiction entre cette volonté affichée de corriger les inégalités sociales et certaines des conséquences de la réalité de l'organisation scolaire. Ainsi, pendant la première moitié du 20e siècle, les filières scolaires ont été organisées sur une différenciation entre les filières "classiques" de l'enseignement scolaire (celle des grands lycées), les filières dites "primaires supérieures" instaurées par la loi Guizot de 1833, puis les filières des "écoles pratiques du commerce et de l'industrie" de la loi de 1892 et des cours professionnels de l'enseignement "technique, industriel et commercial" issus de la loi Astier de 1919. Les historiens de l'éducation ont montré que ces séparations entre filières, et au sein d'entre elles entre types d'établissements, ont été l'un des vecteurs de la ségrégation sociale. En même temps, les filières moins valorisées (les classes primaires supérieures et l'enseignement technique) ont aussi été l'une des voies de la promotion sociale d'une partie de leurs élèves.
Ces divisions, disparues depuis une cinquantaine d'années, ont directement influencé les écoles normales supérieures, chaque ENS rattaché à un ordre d'enseignement. La formation des enseignants des grands lycées et du supérieur étant initialement confiée aux ENS Ulm et Sèvres, celle des professeurs de l'enseignement d'élite du primaire supérieur, notamment des professeurs des écoles normales primaires, étant faite par les ENS de Saint Cloud et de Fontenay, et l'ENSET assurant la formation des professeurs des lycées professionnels et technologiques.
La spécificité de l'ENS CachanLes réformes successives de l'enseignement secondaire dans l'après-guerre, visant en particulier à augmenter les connaissances et les qualifications des élèves et de toute la population, ont conduit à une grande démocratisation de cet enseignement. Les ENS, à travers les réformes décidées en 1985, ne sont plus modelées sur ces vieilles divisions des filières scolaires. Pour autant, elles ont, chacune en ce qui la concerne, gardé trace d'une partie de cette histoire. Pour notre part, tant à Cachan qu'à Ker Lann, cet héritage se traduit par exemple par des formations et des laboratoires dans les domaines technologiques, ou par l'importance que nous accordons à l'idée de "sciences pratiques". La polémique sur les taux de boursiers dans les grandes écoles est l'occasion de mettre en valeur une autre partie de cet héritage.
Un taux de boursier élevéL'ENS Cachan est l'une des grandes écoles ayant le plus fort taux de boursiers parmi les élèves qu'elle choisit, et qui la choisissent. Dans les filières de sciences et de technologie 30,2 % des normaliens qui ont intégré l'école en 2009 étaient des candidats boursiers. Le pourcentage moyen pour l'ensemble des écoles analogues (ingénieurs et filières scientifiques des autres ENS) est d'un peu moins de 23 %. Les écoles comparables à la nôtre par la difficulté de la sélection ont des taux de boursiers toujours plus faibles : 21,4 % à l'ENS Lyon ; 16,7 % à l'ENS Ulm ; 13,7 % à l'Ecole Centrale ; 12,4 % aux Ponts ; 11,1 % à l'X ; 9,5 % aux Mines. Nous sommes aussi au-dessus du pourcentage des boursiers parmi les entrants à l'ENSAM (21,7 %) ou à l'ESPCI (23,4 %). Le taux de boursiers est plus faible dans nos filières de sciences humaines et sociales : entre 10,5 % et 23,5 % suivant les concours. Ce qui aboutit à un taux global pour nos entrants de première année de 23,1 %. Les pourcentages sont un peu supérieurs pour les concours d'entrée en 3e année.
Les raisons de cette situation sont multiples : image générale de l'école liée en partie à l'histoire, nature de nos filières de sélection, diversité des classes préparatoires de recrutement, salaire versé aux normaliens, nature de nos débouchés principaux, liens avec les universités...
Contrairement à ce que des déclarations malheureuses de certains porte-paroles de grandes écoles ont pu laisser croire, l'accès à l'école d'un fort pourcentage de boursiers ne fait pas "baisser le niveau" : l'Ecole est fière de continuer à jouer un rôle dans la promotion d'étudiants issus de milieux modestes ou défavorisés, et elle est heureuse de le faire en maintenant une grande exigence scientifique.
Un rôle de promotion sociale parfaitement assuméLes grandes écoles et les universités se sont saisies de ces questions. Tant mieux. Il ne serait pas acceptable que notre système d'enseignement supérieur, marqué par la division historique entre écoles et universités, se satisfasse d'une ségrégation dangereuse : la formation des élites par un nombre très limité d'écoles ou de cursus n'accueillant surtout des héritiers ; la formation de la quasi totalité des étudiants de milieux modestes dans des filières moins prestigieuses (la plupart des cursus universitaires, les IUT et BTS...). Les ENS, qui ont toujours été à la charnière entre les grandes écoles et les universités ont ici des responsabilités particulières. C'est dans cet état d'esprit que nous allons travailler à l'ouverture de nouvelles filières de recrutement, permettant de faire venir à Cachan des élèves brillants qui n'ont actuellement pas accès aux classes préparatoires avec de bonnes chances de réussite. Au-delà de notre concours en BTS / DUT, l'une des pistes à laquelle nous réfléchissons est d'ouvrir de nouveaux concours s'appuyant sur des cursus ad hoc, destinés aux bacheliers technologiques inscrits dans des filières universitaires ou des filières mixtes entre universités et lycées. Ce qui permettra aussi, conformément à notre mission, de valoriser des compétences "concrètes", tout en permettant aux étudiants qui suivront cette voie de réussir les agrégations et de poursuivre leurs études en doctorat, comme dans toutes les filières de l'Ecole.
Jean-Yves Mérindol, directeur de l'ENS Cachan